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DU BON USAGE DU FRANCAIS
Sens propre et sens figuré
Source : La Lettre du CSA n°184, mai 2005

Tout au long de l’histoire de notre langue, des mots sont régulièrement détournés de leur sens premier, coupés de leur racines étymologiques et entraînés dans de nouvelles acceptions.

Certains, d’abord réservés à un vocabulaire spécialisé, changent de sens dans le langage commun jusqu’à signifier le contraire de leur acception originelle : sens propre et sens figuré deviennent alors antonymes. C’est cet étrange cheminement qu’ont suivi deux expressions souvent relevées à l’antenne comme dans la presse écrite.

Coupe sombre

Dans le langage technique des eaux et forêts, la coupe sombre ou coupe d’ensemencement est une coupe de peu d’importance destinée à ménager la place du semis. Elle s’oppose à la coupe claire qui consiste à abattre un grand nombre d’arbres pour laisser pénétrer la lumière et favoriser la pousse des jeunes plants.

La coupe sombre ne l’est que parce qu’elle laisse de l’ombre mais les connotations de sombre (inquiétant, menaçant, terrible) ont, dans la langue commune, donné à l’expression un sens opposé à celui de son origine, une coupe sombre signifiant une suppression importante. Faire des coupes sombres, c’est donc pratiquer de larges coupures dans un texte, de fortes réductions de crédits ou d’emplois dans une entreprise.

Ce sens figuré qui repose sur un contresens a longtemps été condamné par les grammairiens. Il est aujourd’hui attesté dans tous les dictionnaires et a fait son entrée dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française qui donne, au sens propre : "coupe sombre, où l’on abat quelques arbres seulement, le sous-bois restant obscur" et au sens figuré : "contrairement au sens propre, suppression très importante".

L’œil du cyclone

Dans le vocabulaire météorologique, l’oeil du cyclone est une zone de calme située à l’intérieur de la partie centrale du cyclone qui, elle, est le lieu de vastes systèmes tourbillonnaires.

Dans la langue courante, l’expression être dans l’oeil du cyclone est employée dans deux sens opposés qui découlent de cette définition. Pour les uns, soucieux de rester fidèles au sens propre, l’oeil du cyclone étant une zone calme, l’expression être dans l’oeil du cyclone signifie rester calme au milieu d’une tempête.

Pour les autres, beaucoup plus nombreux, l’oeil du cyclone étant le centre du tourbillon, être dans l’oeil du cyclone veut dire être dans la tourmente, au coeur de la tempête. Le Nouveau Petit Robert est le seul dictionnaire à attester cette expression au figuré avec le sens d’être au milieu des difficultés.

Bizarrerie du vocabulaire qui rappelle qu’un mot ou une expression développe ses significations par métaphore et que l’acception la plus singulière finit parfois par l’emporter sur les autres dans l’usage commun.